22 janvier 2008
1er roman : L'importance de l'alphabet
En février 2007, après trois ans de gestation et quatre mois d'écriture, j'ai bouclé mon premier roman, l'Importance de l'alphabet. Le thème ? Comment un « e » qui se transforme en « i » peut vous faire tomber amoureux. Mais aussi comment rêver sa vie. Comment apprécier une exposition photo. Comment être la fille d'une romancière féministe célèbre. Bref, l'Importance de l'alphabet, c'est tout ça et plein d'autres choses, et c'est bien là tout son charme.
Ensuite il a fallu jouer au fameux jeu : comment c'est y qu'on fait pour publier un premier roman ??? On corrige les fautes, on protège les droits, on sélectionne une liste de maisons d'édition, on fait des copies reliées du manuscrit, on achète des grandes enveloppes et plein de timbres et, hop ! c'est parti.
Et puis quoi ?
Ben, un grand silence névrosé, car il leur faut plusieurs semaines, voire plusieurs mois pour répondre, aux maisons d'édition. Jusqu'à ce que, petit à petit, les manuscrits finissent par rentrer au bercail, déçus et vaguement honteux de ne pas revenir à leur créatrice avec la réponse positive si convoitée...
Mais restons positive, justement. L'Importance de l'alphabet aura tout de même été jusqu'au comité de lecture de deux de la quarantaine de maisons d'édition contactées. Pas si mal pour un premier essai, surtout lorsqu'on connaît le faible pourcentage de textes à franchir cette première étape.
Comme je ne suis pas bégueule, voici en exclusivité sur ce blog, le prologue de l'Importance de l'alphabet
Oui, je sais bien, ce n'est pas très agréable à lire sur un écran, mais c'est mieux que rien...
L'IMPORTANCE DE L'ALPHABET
PROLOGUE
1
A douze ans, en entendant Francis s'adresser à la classe, elle sut qu'elle allait l'épouser. Cela arriva précisément quand tous les autres élèves ricanèrent, alors qu'il trébuchait sur le début de la troisième strophe d'un poème animalier, dont Joséphine avait tout oublié, sauf cette erreur de prononciation si ensorceleuse. Elle le revoyait si nettement, Francis, nerveux et malhabile, essayant de se rappeler ces mots rapidement – trop rapidement – appris et qui maintenant se mélangeaient dans son esprit, lui échappaient ou se déformaient dans son effort pour les réciter. Il ne s'en sortait d'ailleurs pas plus mal que les autres : il était aussi hésitant et plat que ses camarades quand ils devaient faire face à cet exercice. Sauf Mélanie bien sûr, mais il y a toujours une Mélanie pour déclamer les poèmes comme si ceux-ci étaient vraiment chargés d'un message tout personnel, message qui l'aurait bouleversée et l'aurait encore fait chavirer aux bords d'émotions secrètes alors qu'elle le récitait devant la classe. Conneries, tout ça, pensait Joséphine.
Donc Francis arrive à la troisième strophe : « Le lion, l'éliphant et... » Éliphant ! Il a dit éliphant ! Gloussements ravis devant une faute si facilement identifiable, une faute de bébé! Éliphant, ah ah ah ! Alors que Francis rougit et se met à fixer ses pieds, sur lui se pose le regard empli d'émerveillement de Joséphine. Éliphant. Oui, oui, oui, elle épousera Francis et nul autre, elle lui fera des enfants, non, en fait elle lui donnera une fille, c'est tout, et ils prendraient soin l'un de l'autre quand ils seraient vieux. Peut-être n'était-ce pas si clair pour elle – après tout Joséphine n'avait que douze ans – mais à chaque fois qu'elle devait se remémorer cet instant, elle affirmerait avec véhémence que, si, tout lui était apparu très nettement, dans une intuition fulgurante. Voilà. Á qui refusait de la croire, elle offrait sa malédiction. Ces choses-là ne se discutent pas, et croix de bois, croix de fer, moi, je la crois – j'ai déjà bien assez de raisons d'aller en enfer sans avoir besoin d'y ajouter les sortilèges joséphiniens.
Malgré sa conviction absolue, il ne fut pas si facile pour Joséphine de convaincre Francis du bien fondé de sa prémonition. Le pauvre garçon crut que cet enthousiasme soudain était l'effet d'une malveillance obstinée à son égard. Comment pouvait-il prendre au sérieux ces déclarations d'amour déclenchées par un moment d'humiliation publique ? Francis n'avait jamais été particulièrement populaire parmi ses camarades, ni particulièrement rejeté d'ailleurs ; il était tout simplement trop ordinaire pour se faire remarquer. Et cela lui convenait très bien, beaucoup mieux en tout cas que de faire ricaner les autres parce qu'il n'arrivait pas à prononcer un mot. A quatre fois, il avait dû s'y reprendre avant de pouvoir articuler « l'éléphant » correctement ! Non pas qu'il souffre d'un quelconque problème de prononciation, simplement, il n'aime pas avoir à s'exprimer devant le reste de la classe ; il savait mal son texte et tout s'était embrouillé dans sa tête. Maintenant, il ne voulait plus y penser, mais Joséphine l'en empêchait. Chaque jour, un nouveau message lui arrivait, qui faisait toujours mention de l'éliphant et se finissait invariablement par : « A toi pour toujours, J. ».
Francis n'avait jamais vraiment fréquenté Joséphine, et à présent, il l'évitait franchement. Il était clair qu'elle se moquait de lui. Il ne comprenait pas son acharnement mais espérait, comme sa mère disait toujours, que « le temps ferait son œuvre ». Selon l'œuvre à accomplir, Francis imaginait un homme d'une force colossale armé d'un marteau, ou une femme tout en rondeur habillée en infirmière, qui tels des Dieux grecs, venaient arranger ce qui devait l'être. En l'occurrence, il aurait bien aimé que l'homme colossal vienne donner un bon coup de marteau sur la tête de Joséphine, histoire de lui remettre les idées en place.
Mais Joséphine ne désarma pas : quand elle vit que ses messages ne la menaient à rien, elle changea de stratégie et décida de s'expliquer directement avec Francis. Ce ne fut pas simple, mais rien ne pouvait l'arrêter, et elle réussit à se retrouver seule avec lui après la dernière heure de cours d'un vendredi pluvieux. Tous les autres enfants étaient partis et elle était là, entre la porte de la salle de classe et Francis, qui ne voulait qu'une chose, franchir ladite porte et rentrer chez lui. Au début, il boucha ses oreilles avec ses doigts, mais il finit par écouter ce qu'elle avait à dire. Plus tard, quand on lui demandait pourquoi, il se contentait de hausser les épaules et de déclarer qu'on ne résiste pas à Joséphine. En une seule et unique occasion, alors que sa femme n'était pas là, je l'ai entendu dire que Joséphine avait parlé si longtemps – deux heures, peut-être plus, qu'en savait-il ? – qu'il devenait trop difficile pour lui de garder ses oreilles bouchées. C'est ainsi qu'il avait fini par entendre ce long monologue, en espérant que si il la laissait parler tout son saoul, elle lui ficherait ensuite la paix et ce serait la fin de ce problème. Il a aussi dit se souvenir avoir un peu de cire jaune collée sur un doigt, qu'il avait fait tomber par terre le plus discrètement possible – il avait sa fierté tout de même.
Ce jour-là, Joséphine parla longuement de son frère Jean-Luc et de leurs jeux verbaux, des mille et un codes qu'ils inventaient pour se parler, codes qu'ils changeaient régulièrement, à chaque fois qu'ils pensaient que quelqu'un – leurs parents – avait mis à jour leur dernière trouvaille. Bien sûr, ce n'était que des enfantillages idiots, et l'un de leurs favoris, celui par lequel ils avaient commencé et qui dura pendant une année complète, fut de remplacer tous les « é » par des « i ». Oui, c'était tout bête, mais cela les faisait hurler de rire que de répéter –ripiti ! – tout ce qu'ils avaient entendu en remplaçant tous les sons « é » par des « i ». Mais, pour une raison mystérieuse, bien qu'ils soient depuis passés à d'autres codes plus élaborés, ce jeu avait laissé des traces chez Joséphine. Enfin, une trace. Il y avait un mot, un seul, qu'elle n'arrivait plus à prononcer de façon normale : éléphant. De iliphant, après bien des efforts, elle avait réussi à passer à éliphant, et puis elle était restée bloquée. Elle pouvait ânonner laborieusement é-lé-phant, mais si elle ne faisait pas attention, rien à faire, c'était éliphant qui sortait de sa bouche. C'était devenu une obsession pour Joséphine, mais, bizarrement, une obsession positive : elle aimait ce mot qui devenait autre pour elle. C'était devenu son secret, un mot qu'elle évitait d'utiliser devant les autres car ils l'auraient corrigée, mais qu'elle se répétait comme un mantra, tel un symbole d'un lien mystérieux entre elle et la parole. Car oui, elle voulait devenir écrivain, enfin écrivaine comme elle disait, et pour ça, il faut avoir quelque chose de spécial avec les mots. Et Joséphine avait son éliphant.
Lors de la récitation de Francis, quand il avait dit son mot à elle, pas une fois, mais trois fois en fait, cela avait sonné comme un appel, une incantation magique qui ne pouvait dire qu'une chose : ils seraient mari et femme. Elle n'eut pas le temps de lui expliquer qu'ils auraient une fille et vieilliraient ensemble car, à ce point de son récit, Francis, n'en pouvant plus et n'arrivant pas à imaginer une autre solution non-violente pour l'arrêter, lui déposa brusquement un baiser sur les lèvres. Ses lèvres à lui étaient dures et fermées, il ne savait pas comment embrasser une fille et n'était même pas sûr de vouloir embrasser Joséphine, mais il avait eu beau chercher furieusement dans sa tête, c'était le seul moyen de sortir de cette salle de classe et de cette mêlée – mili ! – de mots. Profitant de la surprise de Joséphine, il s'enfuit en courant.
Quand ils eurent vingt ans, Joséphine et Francis se marièrent. Á ce stade, Francis était devenu un amant attentif aux plaisirs d'un corps qu'il connaissait déjà bien, mais dont la femme qui l'habitait restait un mystère de tempêtes et de volontés indomptables. Plus tard, quand ils eurent leur fille unique, la nommer fut une évidence : Ellie. Mais, doucement, doucement, je ne dois pas aller trop vite...
2
Joséphine reprochait à ses parents de ne pas l'avoir appelée Albertine, comme sa (oui, la sienne) libre héroïne proustienne. Son nom désuet n'était pas pour lui déplaire, n'empêche qu'Albertine aurait vraiment été un choix de première classe. Mais pouvait-elle vraiment en vouloir à ses parents de ne pas avoir lu Proust ? Pas sûr.
Elle avait caressé l'idée de changer de prénom – il devait bien y avoir un moyen de le faire – mais s'était finalement contentée d'adopter Albertine comme nom de plume. Elle prit cette décision en entrant à la faculté de Lettres d'Aix-en-Provence, et alors que les années passèrent, elle devait toujours avoir le même contentement à signer Albertine Ménard chacun des articles et des livres qui la rendirent célèbre. Elle traversa ses études telle une lionne dont la progéniture est en danger : dévastatrice et en oubliant ce que la demi-mesure pouvait être. Longtemps après son passage, la seule mention de son nom faisait encore blêmir certains de ses professeurs, qui avaient été la cible de ses rugissements. D'autres, au contraire, arboraient le regard rêveur de ceux qui ont tout de suite su que la destinée les avait mis en face de quelqu'un d'exceptionnel, certes enragé, mais comme seuls les êtres vraiment doués le sont. Les uns et les autres furent d'ailleurs une source providentielle d'anecdotes pour le documentaire qui fut consacré à sa vie, mais cela viendrait plus tard.
Pour l'instant Joséphine vient de décrocher son diplôme et tout en faisant ses premières armes dans la presse locale, elle organise son mariage avec Francis, son amant éliphantastique, et leur déménagement à Paris. Pas de voyage de noces, non, d'abord il n'y a pas d'argent et puis il y a tout le temps du monde pour les voyages ! Par contre sa carrière, elle, ne doit pas attendre. Francis a un poste de comptable qu'il aime à Marseille ? Et alors ? Des emplois de comptable, Paris en regorge ! Il souhaite rester dans cette Provence qu'il aime ? Nous y reviendrons, nous y reviendrons, mais PLUS TARD, car là, il y un esprit qui gigote sans relâche et qui sait que l'avenir est à Paris !
Que pouvait faire Francis ? Il soupirait et acquiesçait, car il savait que refuser c'était la perdre. Alors que leur mariage approchait, il s'était aperçu qu'il s'était mis à croire en l'intuition de Joséphine. Il avait beau se tordre les méninges, il ne pouvait s'imaginer une autre vie que celle dans laquelle l'emmenait Joséphine. Ce constat, il le regarda bien en face, d'abord avec une pointe de surprise, puis, à force de le fixer, il finit par y voir une preuve que Joséphine avait raison et il accepta. Il accepta, pleinement, entièrement, complètement ; comme aucun autre garçon de vingt ans n'aurait pu le faire. Il accepta et il l'accepta, elle et la vie qu'elle choisissait. En en prenant conscience, il fut traversé d'une onde étrange, qui partit de son ventre et vint s'éteindre simultanément dans ses cheveux et ses orteils, le laissant abasourdi de bonheur. Oui, comme je vous le dis. Si on le lui avait demandé, Francis aurait dit que pendant un instant, il avait senti son cerveau et ses sens s'ouvrir, que pendant un instant il avait pu utiliser toutes les facultés de son corps et de son esprit, que pendant cet instant, il s'était senti en harmonie avec le monde. Mais personne n'a jamais rien demandé à Francis. La plupart des gens qui connaissait le couple se contentait de le regarder avec un petit sourire entendu : pauvre garçon, sous la coupe de cette femme aux hormones déchaînés, il ne doit pas avoir une vie facile (mais qui en a une, bon Dieu ?). Au contraire. Francis aimait Joséphine. Vraiment. Ce n'est pas juste une phrase posée là à la va-vite, non, je le répète : Francis aimait Joséphine. La suivre dans ses aventures était ce qu'il pouvait faire de mieux pour s'approcher du bonheur. Et si quelqu'un insiste – il y a toujours des sceptiques – et demande « N'avait-il donc pas l'impression de renoncer à quelque chose ? », eh bien non, pas du tout, merci.
Et leurs parents dans tout ça ? Le père de Francis ne s'était pas habitué à Joséphine. Il adopta donc une amabilité distante envers elle, mais aussi envers son fils que décidément il n'arrivait pas à comprendre. Sa mère avait opté pour la patience – le temps ferait son œuvre – persuadée que Francis finirait par rencontrer une fille plus posée, qui ne le mènerait pas par le bout du nez, car il aurait appris quelque chose de cette histoire. Mais le temps agit à sa guise, et la changea elle. Elle finit par s'avouer qu'elle aimait bien cette Joséphine dont les idées tranchées et le volontarisme l'amusaient – ces mêmes choses qui agaçaient si fort son mari. Car Joséphine avait la plus belle des qualités à ses yeux : d'une manière qu'elle n'aurait pu expliquer, elle rendait son fils heureux ; c'était évident, et finalement que pouvait-elle demander de plus ? Dans sa sagesse, rien. Les parents de Joséphine, eux, avaient beaucoup espéré de Francis. Il le voyait comme un garçon calme et solide (ce qu'il était) qui allait stabiliser leur fille (ce qu'il ne fit pas). Quand ils comprirent que Francis la suivrait plutôt qu'il ne l'arrêterait, ils se dirent qu'au moins elle ne serait pas seule sur la route qu'elle se dessinait, et c'était déjà quelque chose. Pour être un parent heureux, il faut savoir être pragmatique et ajuster ses attentes. Tout le monde s'ajusta donc du mieux qu'il put et le mariage fut célébré le 13 juillet 1970. Le jour suivant, pendant que leurs connaissances étaient au bal de la fête nationale, Francis et Joséphine chargeaient la camionnette prêtée pour l'occasion, et le 15 au matin ils filaient vers Paris, via les embouteillages estivaux.
3
Ils vivaient dans le 18e arrondissement. Souvent, le dimanche matin, ils se promenaient sur la butte Montmartre, d'où ils ne se lassaient pas de détailler Paris du haut des marches du Sacré Cœur. Cette ville, ils la firent leur et l'aimèrent, bien qu'au fond, la Provence était en eux et restait là, tapie, attendant que son heure revienne. Mais pour l'instant, ils étaient jeunes et heureux, passant leurs soirées à faire l'amour ou à fumer du cannabis en refaisant le monde avec leurs amis. Immanquablement, Joséphine orientait la conversation de façon à engager un débat sur le féminisme. C'est dans ces soirées enfumées qu'émergèrent, souvent de manières brouillonnes, les idées qu'elle allait ensuite développer dans ses articles ; car évidement, Joséphine obtenait des journaux (pas ceux à grands tirages, mais la presse nationale y viendrait, n'en doutez pas !) que ses articles soient publiés. Elle savait comment on harcèle quelqu'un et elle le faisait sans gêne, puisqu'à ses yeux cela faisait partie de ses qualités professionnelles. Et ça marchait. Bien sûr ses revenus restaient aléatoires, mais Francis, ce bon Francis, avait pu trouver un poste, alors la plupart du temps les épinards étaient au beurre. Oui, ils étaient heureux, et ils voulaient un enfant.
Avec l'ardeur qu'ils mirent à la tâche (viens, Francis, viens au fond de moi mon amour ! Viens nourrir mon ventre !), ce fut chose facile et quelques mois après leur mariage, Joséphine était enceinte. Francis se mit à rêver de façon récurrente d'éléphants : des vieux, des jeunes, sauvages, dressés, seuls ou en famille, les éléphants peuplaient ses nuits. Ils étaient doux et sages, et une fois, Francis vit son reflet dans l'œil d'un vieux pachyderme. Il avait la certitude que c'était lui, bien que l'image qui brillait au fond du gros œil fut aussi celle d'un éléphant. Le vieil animal lui parla, enfin, il ne lui parla pas vraiment, disons plutôt qu'il utilisa une forme de télépathie : « Je vais au cimetière, ne me suis pas, ta voie n'est pas par là, mais par là-bas.», et il pointa sa trompe vers l'est. Francis l'éléphant regarda dans la direction indiquée et vit un point d'eau claire, entourée d'une herbe tendre qui le fit saliver. Quand il se retourna, l'ancêtre était parti. Francis se réveilla en se demandant si les éléphants mangeaient vraiment de l'herbe et ce que ce fichu rêve pouvait bien vouloir signifier. Dans la journée, il téléphona à sa mère et, contrairement à ses habitudes, la questionna sur la santé de son père – celui-ci se portait on ne peut mieux. Ce n'est pas que Francis crut que les songes étaient prémonitoires, mais on ne sait jamais... En fait, ce fut le lendemain que son père eut un accident cardiaque qui lui fut fatal. Francis fut longtemps troublé par cette coïncidence malheureuse qui lui semblait venir alourdir son deuil. Après cela, il ne se souvint plus jamais de ses rêves.
Pendant ce temps, loin des nuits devenues silencieuses de son mari, Joséphine était possédée par un désir insatiable de création. Créer dans son ventre ne suffisait pas ; elle n'allait pas accoucher d'un bébé, mais de deux, l'un de chair et de sang, l'autre de papier et d'encre. Depuis qu'elle était enceinte, Joséphine était devenue un volcan de mots qui se déversait sur tout ce qui pouvait servir de support à son écriture : feuilles, nappes de restaurants, papier toilette, bouts de journaux, carnets, livres, emballages de gâteau, etc. Ses notes étaient comme une lèpre qui s'était installée dans leur appartement et qui petit à petit recouvrait tout, de jour comme de nuit, car souvent elle se relevait en marmonnant jusqu'à ce qu'elle trouve un espace encore vierge pour écrire. Après quatre mois de cette activité effrénée, Joséphine réunit tous les petits et grands morceaux de sa production et les ordonna. Cela n'avait rien d'évident, même pour elle qui en était l'auteur. Dans sa tâche, Joséphine semblait trouver un grand réconfort à expliquer ce qu'elle faisait à son ventre, maintenant bien rond. Francis essaya plusieurs fois d'écouter ce qu'elle racontait à leur enfant, mais il ne réussit jamais à donner du sens aux murmures de sa femme. En tout cas, elle paraissait épanouie et un rien exaltée, bien qu'il ne sut pas trop si cela était dû à l'enfant à venir ou au livre – car si Joséphine refusait d'en parler avec lui ou avec qui que ce soit d'autre, il avait bien compris que c'était ça, l'autre grand projet : un livre.
Joséphine était enceinte de huit mois et vingt quatre jours, quand elle déposa plusieurs exemplaires de son manuscrit devant Francis :
- Voilà, c'est fini. Sur la feuille du dessus, tu as la liste des éditeurs à qui je veux que tu l'envoies. J'aimerais que tu le fasses aujourd'hui. Maintenant, j'ai besoin de m'allonger un peu.
Ventre en avant, elle partit dans leur chambre. Diligemment, Francis libella les enveloppes, descendit au bureau des PTT tout proche et expédia l'œuvre d'Albertine Ménard. Deux heures plus tard, Joséphine perdait les eaux.
L'Homme fatal, essai féministe drôle et rageur fut un succès critique et populaire – mais ai-je besoin de le dire ? Je suis sûr que la plupart d'entre vous l'ont au moins feuilleté. Comme vous le savez, il fut traduit en plusieurs langues et valut à Joséphine d'être interviewée à maintes reprises. Désormais, elle était connue du grand public et avait un éditorial dans un magazine national. Elle vivait tout cela comme une évidence : elle avait toujours cru en ce qu'elle faisait et savait que le succès viendrait plutôt tôt que tard. Et, comme c'était une évidence, la réussite ne la changea pas. Cela bouscula un peu son agenda, mais finalement pas autant que son autre bébé, celui qui pleurait la nuit, réclamait nourriture et amour en la regardant de ses grands yeux noirs.
